John Dryden, The Preface to Ovid’s Epistles (1680)
Marie-Alice Belle (édition et traduction)

« metaphrase, paraphrase, imitation »

Article mis en ligne le 12 mars 2012 par Chantal Schutz
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John Dryden, The Preface to Ovid’s Epistles (1680)

(...) Thus much concerning the Poet : whom you find translated by divers hands, [1] that you may at least have that variety in the English, which the Subject denyed to the Authour of the Latine. [2] It remains that I should say somewhat of Poetical Translations in general, [3] and give my Opinion (with submission to better Judgments) which way of Version seems to me most proper. (...) Mais assez parlé du poète, que vous trouvez ici traduit par différentes mains, afin que vous disposiez au moins, dans la version anglaise, de la variété que l’auteur s’était vu refuser par son sujet dans le latin. Il me reste à dire quelques mots sur la traduction poétique en général, et à donner mon avis, tout en le soumettant aux jugements plus éclairés en la matière, sur la façon de traduire qui me paraît ici la plus appropriée.
All Translation I suppose may be reduced to these three heads. Toute traduction peut se ramener, je suppose, à l’une des ces trois catégories :
First, that of Metaphrase, or turning an Authour word by word, and Line by Line, from one Language into another. Thus, or near this manner, was Horace his Art of Poetry translated by Ben. Johnson. [4] The second way is that of Paraphrase, or Translation with Latitude, where the Authour is kept in view by the Translator, [5] so as never to be lost, but his words are not so strictly follow’d as his sense, and that too is admitted to be amplyfied, but not alter’d. Such is Mr. Waller’s Translation of Virgils Fourth Aeneid. [6] The Third way is that of Imitation, where the Translator (if now he has not lost that Name [7]) assumes the liberty not only to vary from the words and sence, but to forsake them both as he sees occasion : and taking only some general hints from the Original, to run division on the ground-work, as he pleases. [8] Such is Mr. Cowley’s practice in turning two Odes of Pindar, and one of Horace into English. [9] D’abord, la métaphrase, c’est-à-dire la traduction d’un auteur mot à mot, et vers par vers, d’une langue vers l’autre. C’est ainsi, ou à peu de choses près, que Ben Jonson a traduit l’Art Poétique d’Horace. La seconde manière est la paraphrase, ou traduction avec latitude, où le traducteur garde les yeux sur son auteur, de manière à ne jamais le perdre de vue ; cependant, il en suit moins les mots que le sens, et ce dernier, il lui est encore permis de le développer, mais sans l’altérer. C’est de cette sorte que relève la traduction de la quatrième Énéide de Virgile par M. Waller. La troisième manière est l’imitation, où le traducteur (s’il n’en a pas désormais perdu le nom) se donne la liberté, non seulement de s’éloigner des mots et du sens, mais encore de les délaisser tous deux quand il en voit l’occasion, et de tirer seulement de l’original quelque inspiration générale pour composer sur le thème les variations qu’il lui plaira. C’est cette pratique qu’a adoptée M. Cowley pour rendre en anglais deux odes de Pindare et une ode d’Horace.
Concerning the first of these Methods, our Master Horace has given us this Caution,
Nec verbum verbo curabis reddere, fidus
Interpres— [10]
Nor word for word too faithfully translate. As the Earl of Roscommon has excellently render’dit. [11] Too faithfully is indeed pedantically : ’tis a faith like that which proceeds from Superstition, blind and zealous : [12] Take it in the Expression of Sir John Denham, to Sir Rich. Fanshaw, on his Version of the PastorFido.
Pour ce qui concerne la première méthode, Horace, notre maître, nous a mis en garde en ces termes :
Nec verbum verbo curabis reddere, fidus
Interpres — [13]

« Et ne traduis pas trop fidèlement le mot pour le mot », selon l’excellente version du Comte de Roscommon [14]. Car qui traduit trop fidèlement traduit en pédant : et sa fidélité est de celles qu’engendrent la superstition et son zèle aveugle. Voyez ce que dit John Denham à Sir Richard Fanshawe, à propos de sa traduction du Pastor Fido :

That servile path, thou nobly do’st decline,
Of tracing word by word and Line by Line ;
A new and nobler way thou do’st pursue,
To make Translations, and Translators too :
They but preserve the Ashes, thou the Flame,
True to his Sence, but truer to his Fame. [15]
Évitant noblement le servile chemin
qui retrace mot pour mot et vers après vers,
tu ouvres une voie nouvelle, et plus noble,
pour traduire et pour engendrer des traducteurs.
Eux préservent les cendres, toi, la flamme,
fidèle à sa pensée, mais plus fidèle encore à sa renommée. [16]
’Tis almost impossible to Translate verbally, and well, at the same time ; For the Latin, (a most severe and Compendious Language) often expresses that in one word, which either the Barbarity, or the narrowness of modern Tongues cannot supply [but] in more. [17] ’Tis frequent also that the Conceit is couch’d in some Expression, which will be lost in English. Il est presque impossible de traduire mot à mot tout en traduisant bien : car le latin, langue des plus strictes et des plus denses, exprime souvent en un mot ce que les langues modernes, soit du fait de leur origine barbare, soit par leur nature étriquée, ne peuvent rendre que par plusieurs. Il est fréquent également que le sens soit exprimé par quelque tournure subtile impossible à garder en anglais :
Atque ijdemVenti vela fidèmq ; ferent. [18]

what Poet of our Nation is so happy as to express this thought Literally in English, and to strike Wit or almost Sense out of it ?

Atque iidem Venti fidemque ferent [19]

— est-il en ce pays poète assez heureux pour exprimer cette pensée en une version littérale, et que le tour en soit spirituel, ou presque même simplement intelligible en anglais ?

In short the Verbal Copyer is incumber’d with so many difficulties at once, that he can never disintangle himself from all. He is to consider at the same time the thought of his Authour, and his words, and to find out the Counterpart to each in another Language : and besides this he is to confine himself to the compass of Numbers, and the Slavery of Rhime. ’Tis much like dancing on Ropes with fetter’dLeggs : A man may shun a fall by using Caution, but the gracefulness of Motion is not to be expected : and when we have said the best of it, ’tis but a foolish Task ; for no sober man would put himself into a danger for the Applause of scaping without breaking his Neck. We see Ben. Johnson could not avoid obscurity in his literal Translation of Horace, attempted in the same compass of Lines : [20] nay Horace himself could scarce have done it to a Greek Poet ;
Brevis esse laboro, obscures fio. [21]

either perspicuity or gracefulness will frequently be wanting. Horace has indeed avoided both these Rocks in his Translation of the three first Lines of Homers Odysses, which he has Contracted into two.

Bref, qui veut copier mot à mot se voit pris dans tant de difficultés à la fois qu’il ne peut jamais se défaire de toutes. Il lui faut tenir compte en même temps du sens et des mots employés par son auteur, et trouver pour chacun d’eux leur équivalent dans une autre langue ; et en plus de cela, il doit se plier aux contraintes de la prosodie et à l’esclavage de la rime. C’est tout comme si l’on dansait sur la corde les pieds entravés : on peut éviter la chute à force de prudence, mais il ne faudra pas s’attendre à des mouvements gracieux. Et quand tout est dit, ce n’est qu’une entreprise absurde : personne de sensé n’irait en effet se mettre en danger pour la seule gloire de s’en tirer sans se rompre le cou. On peut voir que Ben Jonson n’a pas réussi à éviter l’obscurité dans sa traduction littérale d’Horace, où il s’efforce de garder le même nombre de vers — d’ailleurs Horace lui-même n’aurait sans doute guère pu traduire un poète grec de la sorte :

Brevis esse laboro, obscurus fio [22]

— et cela manque souvent, soit de clarté, soit de grâce. De fait, Horace a su éviter ces deux écueils dans sa traduction des trois premiers vers de l’Odyssée d’Homère, qu’il contracte en deux :

Dic mihi Musa Virum captae post temporaTrojæ
Qui mores hominum multorum vidit & urbes.
Muse, speak the man, who since the Siege of Troy, So many Towns, such Change of Manners saw.Earl of Rosc. [23] But then the sufferings of Ulysses, which are a Considerable part of that Sentence are omitted.

[ὃςμάλαπολλὰ
πλάγχθη] [24]

Dic mihi Musa Virum captae post tempra Trojae
Qui mores hominum multorum vidit et urbes [25]

Muse, parle-moi de l’homme qui, depuis la chute de Troie a vu tant de villes, et de changements dans les mœurs des hommes (Comte de Roscommon) [26] — seulement ici, il omet les souffrances d’Ulysse, qui occupent une part importante de la phrase :

[ὃς μάλα πολλά πλάγχθη]. [27]

The Consideration of these difficulties, in a servile, literal Translation, not long since made two of our famous Wits, Sir John Denham, and Mr. Cowley to contrive another way of turning Authours into our Tongue, call’d by the latter of them, Imitation. [28]As they were Friends, I suppose they Communicated their thoughts on this Subject to each other, and therefore their reasons for it are little different : though the practice of one [29] is much more moderate. I take Imitation of an Authour in their sense to be an Endeavour of a later Poet to write like one who has written before him on the same Subject : that is, not to Translate his words, or to be Confin’d to his Sense, but only to set him as a Patern, and to write, as he supposes, that Authour would have done, had he liv’d in our Age, and in our Country. [30] Yet I dare not say that either of them have carried this libertine way of rendring Authours (as Mr. Cowley calls it) [31] so far as my Definition reaches. For in the Pindarick Odes, the Customs and Ceremonies of Ancient Greece are still preserv’d : [32] but I know not what mischief may arise hereafter from the Example of such an Innovation, when writers of unequal parts to him, shall imitate so bold an undertaking[ ;]to add and to diminish what we please, [33] which is the way avow’d by him, ought only to be granted to Mr. Cowley, and that too only in his Translation of Pindar, because he alone was able to make him amends, by giving him better of his own, when ever he refus’d his Authours thoughts. [34]Pindar is generally known to be a dark writer, to want Connexion [35] (I mean as to our understanding)[,] to soar out of sight, and leave his Reader at a Gaze : So wild and ungovernable a Poet cannot be Translated litterally, his Genius is too strong to bear a Chain, and Sampson like he shakes it off : A Genius so Elevated and unconfin’d as Mr. Cowley’s, was but necessary to make Pindar speak English, and that was to be perform’d by no other way than Imitation. But if Virgil or Ovid, or any regular intelligible Authours be thus us’d, tis no longer to be call’d their work, when neither the thoughts nor words are drawn from the Original : but instead of them there is something new produc’d, which is almost the creation of another hand. By this way ’tis true, somewhat that is Excellent may be invented perhaps more Ex[c]ellent than the first design, though Virgil must be still excepted, when that perhaps takes place : [36] Yet he who is inquisitive to know an Authours thoughts will be disapointed in his expectation. And ’tis not always that a man will be contented to have a Present made him, when he expects the payment of a Debt. To state it fairly, Imitation of an Authour is the most advantagious way for a Translator to shew himself, but the greatest wrong which can be done to the Memory and Reputation of the dead. Sir John Denham (who advis’d more Liberty than he took himself,) gives this Reason for his Innovation, in his admirable Preface before the Translation of the second Aeneid :"Poetry is of so subtil a Spirit, that in pouring out of one Language into another, it will all Evaporate ; and if a new Spirit be not added in the transfusion, there will remain nothing but a Caput Mortuum. [37]"I confess this Argument holds good against a litteral Translation, but who defends it ? Imitation and verbal Version are in my Opinion the two Extreams, which ought to be avoided : and therefore when I have propos’d the mean betwixt them, [38] it will be seen how far his Argument will reach. C’est la conscience de ces difficultés propres à la traduction littérale et servile qui a récemment mené deux de nos beaux esprits célèbres, Sir John Denham et M. Cowley, à élaborer une autre manière de traduire les poètes en notre langue, manière que le second nomme imitation. Je suppose que, comme ils étaient amis, ils s’étaient fait part de leurs idées sur le sujet, et tous deux en offrent par conséquent une justification à peine différente ¬— même si l’un la pratique bien plus modérément que l’autre. Pour moi, ce qu’ils appellent imitation d’un auteur, c’est la tentative que fait un poète plus récent pour écrire comme un autre l’a fait avant lui sur le même sujet ; c’est-à-dire que, sans en traduire les mots, ni se limiter au sens, il le place simplement devant lui comme un modèle, et écrit comme il imagine que cet auteur l’aurait fait s’il avait vécu à notre époque et dans notre pays. Je n’irai cependant pas jusqu’à dire qu’aucun des deux ait poussé cette manière libertine de traduire les poètes, comme l’appelle M. Cowley, aussi loin que ma définition ne l’implique. En effet, dans les Odes Pindariques, les rites et les coutumes de la Grèce antique sont encore intacts ; mais qui sait quelles conséquences malheureuses l’exemple d’une telle innovation pourra entraîner, lorsque des écrivains de moindre talent iront imiter une entreprise si hardie. Ajouter et retrancher selon son bon plaisir —¬ car c’est là la manière qu’il reconnaît suivre —, ce ne devrait être permis qu’à M. Cowley, et cela encore, seulement dans sa traduction de Pindare, car lui seul était capable de lui rendre son dû, en offrant à son auteur, à chaque fois qu’il en rejetait les idées, de meilleures de son propre cru. Pindare en effet est bien connu pour être un auteur obscur, aux liens logiques ténus (du moins pour ce que nous en entendons), pour s’élever au-delà des regards et laisser son lecteur à contempler les nues. Un poète aussi insaisissable et indompté ne peut se traduire littéralement : son génie est trop vigoureux pour être lié de chaînes, et, tel Samson, il s’en défait. Il ne fallait pas moins qu’un génie élevé et affranchi tel que celui de M. Cowley pour faire parler anglais à Pindare, et cette tâche ne pouvait être accomplie d’aucune autre manière que par l’imitation. Mais si l’on use ainsi de Virgile ou d’Ovide, ou d’aucun autre de nos auteurs habituels et plus intelligibles, il ne faudra plus leur attribuer une œuvre quand ni les pensées, ni les mots ne sont tirés de l’original, et qu’à leur place on trouve quelque production nouvelle qui n’est pas loin d’être la création d’une autre main. Il peut advenir de cette manière, il est vrai, que l’on invente quelque chose d’excellent, et peut-être même de plus excellent que l’ouvrage originel — quoique, même si telle chose venait à se produire, Virgile demeurerait toujours l’exception. Cependant, qui cherche à connaître la pensée de l’auteur verra ses attentes inévitablement déçues. Et il arrive rarement qu’un homme qui s’attend au paiement d’une dette se contente de se voir offrir un cadeau. À dire vrai, l’imitation d’un auteur représente la meilleure manière pour un traducteur de se montrer à son avantage, mais aussi le plus grand dommage qu’on puisse faire à la mémoire et à la réputation des morts. Sir John Denham, qui a recommandé une liberté plus grande que celle qu’il a pratiquée lui-même, justifie son innovation, dans l’admirable préface à sa traduction de la seconde Énéide, par les raisons suivantes : "La poésie possède un esprit si subtil, qu’en le transvasant d’une langue dans l’autre, il ne peut que s’évaporer ; et si l’on n’ajoute pas un autre esprit au cours de la transfusion, il n’en restera rien que caput mortuum" [39]. Voilà, je l’avoue, un argument solide contre la traduction littérale, mais qui ira la défendre ? L’imitation et la traduction mot à mot représentent, à mon opinion, les deux extrêmes à éviter ; et par conséquent, une fois que j’en aurai proposé le juste milieu, on verra bien alors quelle est la portée de cet argument.
No man is capable of Translating Poetry, who besides a Genius to that Art, [40] is not a Master both of his Authours Language, and of his own : Nor must we understand the Language only of the Poet, but his particular turn of Thoughts, and of Expression, which are the Characters that distinguish, and as it were individuate him from all other writers. [41] When we are come thus far, ’tis time to look into our selves, to conform ourGenius to his, [42] to give his thought either the same turn if our tongue will bear it, or if not, to vary but the dress, [43] not to alter or destroy the substance. The like Care must be taken of the more outward Ornaments, the Words : when they appear (which is but seldom) litterally graceful, it were an injury to the Authour that they should be chang’d : But since every Language is so full of its own proprieties, that what is Beautiful in one, is often Barbarous, nay sometimes Nonsence in another, it would be unreasonable to limit a Translator to the narrow compass of his Authours words : ’tis enough if he choose out some Expression which does not vitiate the Sense. I supposehe may stretch his Chain to such a Latitude, but by innovation of thoughts, methinks he breaks it. By this means the Spirit of an Authour may be transfus’d, and yet not lost : and thus ’tis plain that the reason alledg’d by Sir. John Denham, has no farther force than to Expression : for thought, if it be Translated truly, cannot be lost in another Language, but the words that convey it to our apprehension (which are the Image and Ornament of that thought) may be so ill chosen as to make it appear in an unhandsome dress, and rob it of its native Lustre. There is therefore a Liberty to be allow’d for the Expression, neither is it necessary that Wordes and Lines should be confin’d to the measure of their Original. The sence of an Authour, generally speaking, is to be Sacred and inviolable. If the Fancy of Ovid be luxuriant, [44] ’tis his Character ot be so, and if I retrench it, he is no longer Ovid. It will be replyed that he receives advantage by this lopping of his superfluous branches, but I rejoyn that a Translator has no such Right : when a Painter Copies form the life, [45] I suppose he has no priviledge to alter Features, and Lineaments, under pretence that his Picture will look better : perhaps the Face which he has drawn would be more Exact, if the Eyes, or Nose were alter’d, but ’tis his business to make it resemble the Original. In two Cases only there may a seeming difficulty arise, that is, if the thought be notoriously trivial or dishonest ; But he same Answer will serve for both, that then they ought not to be Translated. Personne n’est capable de traduire la poésie si, en plus de détenir le génie propre à cet art, il ne maîtrise pas à la fois la langue de son auteur et la sienne propre. Et non seulement il nous faut entendre la langue du poète, mais aussi ses tournures particulières de pensée et d’expression, ces traits de caractère qui le distinguent, et pour ainsi dire le singularisent parmi les autres auteurs. Une fois cela accompli, il nous faut entrer en nous mêmes et conformer notre génie au sien, afin de donner la même tournure à sa pensée, si notre langue nous le permet, ou bien, si ce n’est pas le cas, afin d’en varier seulement l’habit, sans en altérer ni détruire la substance. Semblable attention doit être portée aux ornements plus visibles, les mots : lorsque leur version littérale possède, ce qui est rare, une apparence gracieuse, cela serait faire injure à l’auteur que de les changer. Mais puisque toute langue est si profondément marquée par ses propriétés singulières que ce qui est beau dans l’une est souvent barbare, sinon parfois même absurde dans l’autre, il serait déraisonnable de confiner le traducteur dans la limite des seuls mots employés par son auteur ; il suffira que l’expression qu’il choisit n’en corrompe pas le sens. Je suppose qu’il lui est permis d’étirer sa chaîne jusqu’à une telle latitude — bien que ce soit la briser, il me semble, que d’ajouter de nouvelles pensées. Voilà comment il est possible de transfuser l’esprit d’un auteur, sans toutefois le perdre ; et il apparaît ainsi clairement que les raisons avancées par Sir John Denham ne s’appliquent qu’à l’expression. Car la pensée, si on la traduit fidèlement, ne peut se perdre dans une autre langue ; en revanche, les mots qui nous permettent de la saisir, et qui sont l’illustration et l’ornement de cette pensée, peuvent être si mal choisis qu’ils la présentent à nos yeux dans un habit disgracieux, et la dépouillent de toute sa splendeur originelle. Il est donc légitime d’accorder une certaine liberté en ce qui concerne l’expression de l’auteur, et il n’est pas nécessaire non plus de restreindre le nombre des mots et des vers à ceux de l’original. Quant au sens, il doit généralement être tenu pour sacré et inviolable. Si Ovide a un imaginaire luxuriant, tel est son caractère, et si on y retranche quoi que ce soit, ce n’est plus Ovide. On rétorquera qu’il gagne à voir ses branches superflues ainsi émondées, mais je réponds qu’un traducteur ne détient pas ce droit. Quant un peintre fait un portrait sur le vif, je suppose qu’il n’a pas le privilège de modifier les traits et les formes, sous prétexte que sa peinture en sera plus belle. Peut-être le visage qu’il a dessiné serait-il plus exactement proportionné s’il y modifiait les yeux ou le nez ; mais son métier consiste à le faire ressembler à l’original. Il n’est que deux cas où, du moins en apparence, une difficulté pourrait s’élever, à savoir quand la pensée est notoirement triviale ou malhonnête. Mais je ferai la même réponse dans les deux cas, qu’il faut alors ne pas traduire.
Et quae — Desperes tractata nitescere posse, relinquas. [46] Et quae¬ — Desperes tractata nitescere posse, relinquas. [47]
Thus I have ventur’d to give my Opinion on this Subject against the Authority of two great men, but I hope without offence to either of their Memories, for I both lov’d them living, and reverence them now they are dead. But if after what I have urg’d, it be thought by better Iudges that the praise of a Translation Consists in adding new Beauties to the piece, thereby to recompence the loss which it sustains by change of Language, [48] I shall be willing to be taught better, and to recant. In the mean time it seems to me, thatthe true reason why we have so few Versions which are tolerable, is not from the too close persuing of the AuthoursSence : but because there are so few who have all the Talents which are requisite for Translation : and that there is so little praise and so small Encouragement for so considerable a part of Learning. Voilà que je me suis aventuré à donner mon opinion sur le sujet, en allant contre l’autorité de deux grands hommes, mais, je l’espère, sans faire offense à la mémoire d’aucun, car je les aimais tous deux de leur vivant, et les vénère maintenant qu’ils sont morts. Si cependant, après les recommandation que j’ai faites, des juges plus éclairés en la matière considèrent que la gloire d’une traduction consiste à ajouter de nouvelles grâces au texte, afin de compenser ainsi la perte que le changement de langue lui fait encourir, je serai prêt à reconnaître mes erreurs et à abjurer devant eux. En attendant, il me semble que la véritable raison pour laquelle nous possédons si peu de traductions tolérables n’est pas à chercher dans un trop grand attachement au sens de l’auteur ; c’est plutôt qu’il se trouve si peu de gens dotés de tous les talents requis pour traduire, et que l’on voit donner si peu d’éloges et d’encouragements à une branche pourtant si importante du savoir humain.
To apply in short, what has been said, to this present work, the Reader will here find most of the Translations, with some little Latitude or variation from the Authours Sence : That of Oenone to Paris, is in Mr. Cowleys way of Imitation only. [49] I was desir’d to say that the Authour who is of the Fair Sex, understood not Latine. But if she does not, I am afraid she has given us occasion to be asham’dwho do. Pour appliquer brièvement ces remarques à l’œuvre que voici, le lecteur trouvera dans la plupart des traductions quelque peu de latitude et de variation par rapport au sens original. Seule celle d’Œnone à Paris est une imitation à la manière de M. Cowley. On attendait de moi que je dise que l’auteur, qui est du beau sexe, ne sait pas le latin. Mais si elle ne le sait pas, je crains qu’elle ne nous ait donné un motif de honte, à nous qui le savons.
For my own part I am ready to acknowledge that I have transgress’d the Rules which I have given ; and taken more liberty than a just Translation will allow. [50] But so many Gentlemen whose Wit and Learning are well known, being Joyn’d in it, I doubt not but that their Excellencies will make you ample Satisfaction for my Errours. Pour ma part, je reconnaîtrai volontiers avoir transgressé les règles que j’ai données, et avoir pris plus de libertés qu’une traduction exacte ne le permet. Mais puisque me voici en compagnie de tant de gentilshommes dont l’esprit et la science sont bien connus, je ne doute pas que vous trouverez dans leur excellence une large compensation pour mes erreurs.
Notes :

[1] by divers hands] See the introduction for a list of the contributors to Ovid’s Epistles. The miscellany also offers alternative translations of the same text : Dryden’s version of "Dido to Aeneas" is immediately followed by a second translation "by another hand", attributed to John Somers.

[2] that variety, which the subject denyed…] Earlier in the Preface, Dryden writes : "there seems to be no great variety in the particular subjects which he has chosen, most of the epistles being written from ladies who were forsaken by their lovers".

[3] something of Poetical Translations in general…] Dryden’s first statement of his approach to translation, which will be expanded and amended over the following 20 years. For a discussion of Dryden’s translation theory, see the introduction.

[4] Ben Jonson’s translation of Horace’s Ars Poetica was first published in 1640, and included in several miscellany editions of translations from Horace. See for example the first and second edition of Brome’s The Poems of Horace, published in 1666 and 1671 (in the 1680 edition, significantly, Jonson’s translation is replaced by a "paraphrase" by S. Pordage).

[5] kept in view… never to be lost] The theme of following, or racing with the author is a commonplace of translation discourse inherited from Seneca (Epistolae Morales, LXXIX.16) and Quintilian (Institutio Oratoria, X.ii.9-10).

[6] Mr Wallers Translation] The Passion of Dido for Aeneas Translated by Sidney Godolphin and Edmund Waller (London, 1658, reprinted in1679).

[7] if now he has not lost that Name] See Abraham Cowley’s Preface to his Pindaric Odes (1656) : "It does not at all trouble me that the Grammarians perhaps will not suffer this libertine way of rendring foreign Authors, to be called Translation…"

[8] run division on the ground-work] to perform variations on the theme. Compare with Katherine Philips on translating Corneille : "I think, a Translation ought not to be used as Musicians do a Ground with all the Liberty of Descant, but as Painters when they copy…" Letters of Orinda to Poliarchus, XIX (c. 1663, publ. 1729).

[9] Cowley’s Pindarique Odes also include an "imitation" of Horace’s Carmina, IV, ii.

[10] Horace, Ars Poetica, 133-134.

[11] as the Earl of Roscommon has excellently render’d it] In his 1680 version of the Ars Poetica (Horace’s Art of Poetry, p. 11). Dryden often presents Roscommon as an authority on translation : see below, and the preface to Sylvae (1685) where Dryden claims to have been spurred by Roscommon’s Essay of Translated Verse (1684).

[12] from Superstition, blind and Zealous] Compare with Nicolas Perrot d’Ablancourt’s criticism of "those who idolize all the words and thoughts of the Ancients (ceux qui sont idolâtres de toutes les paroles et de toutes les pensées des anciens)" in the dedication of his translation of Lucian (1654).

[13] « Et tu ne t’attacheras pas à rendre mot pour mot, en interprète fidèle ». Horace, Art Poétique, v. 133-134.

[14] « Nor Word for word too faithfully translate ». Roscommon, Horace’s Art of Poetry (1680), p. 11.

[15] Dryden quotes from Denham’s prefatory verses to Sir Richard Fanshawe’s Il Pastor Fido/ The Faithfull Shepherd (1647), "To the Author of this Translation", 15-16 and 21-24.

[16] « sa pensée… sa renommée » : celles de l’auteur. Voir Denham : « That servile path, thou nobly do’st decline, Of tracing word by word and Line by Line ; A new and nobler way thou do’st pursue, To make Translations, and Translators too : They but preserve the Ashes, thou the Flame, True to his Sence, but truer to his Fame ». John Denham, « To the Author of this Translation », dans Il Pastor Fido…Translated by Richard Fanshawe (1647), sig.[a] r-v.

[17] [but in] more] But our addition : the 1680 text has it more and the 1681 edition in more.

[18] Ovid, Heroides VII, 8 : "the same winds will bear away your sails and your loyalty". Dryden’s own translation reads : "you, with loosen’d sails and vows…" ("Dido to Aeneas", 9). Dryden also comments on Ovid’s witticisms earlier in the preface : "the Copiousness of his Wit was such, that he often writ too pointedly for his Subject, and made his persons speak more Eloquently than the violence of their Passion would admit."

[19] « Et tu vas livrer aux vents tes voiles et tes promesses ». Ovide, Héroides, VII, v. 8.

[20] Ben. Johnson could not avoid obscurity] Compare with Roscommon’s preface to his 1680 translation of the Ars Poetica : "But with all the respect due to the name of Ben Johnson, to which no Man pays more Veneration than I, it cannot be deny’d that the constraint of Rhyme, and a literal Translation (to which Horace in this Book declares himself an Enemy) has made him want a Comment in many places".

[21] Brevis esse laboro, obscurus fio] "I strive to be brief, I become obscure". Horace, Ars Poetica, 25-26.

[22] « À trop vouloir être bref, je deviens obscur ». Horace, Art Poétique, v. 25-26.

[23] Ars Poetica, 141-142, and Roscommon, Horace’s Art of Poetry (1680), p. 11.

[24] "Who was very much tossed about". Odyssey, I, 1-2.

[25] « Muse, parle-moi du héros qui, après la chute de Troie, visita les villes, et observa les mœurs d’une multitude d’hommes ». Horace, Art Poétique, v. 141-142.

[26] « Muse, speak the man, who since the Siege of Troy / So many Towns, such Change of Manners saw ». Roscommon, Horace’s Art of Poetry (1680), p. 11.

[27] « qui fut tant balloté sur les mers ». Homère, Odyssée, I, v. 1-2.

[28] another way… Imitation] See John Denham’s preface to The Destruction of Troy (1656) : "this new way of translating this author" (Virgil) ; and Cowley’s preface to the Pindarique Odes (1656) : "my maner of Translating, or Imitating (or what other Title they please) the two ensuing Odes of Pindar".

[29] the practice of one] Denham.

[30] had he liv’d in our Age, and in our Country] See Denham : "Therefore if Virgil must needs speak English, it were fit he should speak not onely as a man of this Nation, but as a man of this age…".

[31] this libertine way of rendring Authors] See Cowley : "this libertine way of rendring forreign Authors".

[32] still preserv’d] By contrast with Rochester’s or Oldham’s "imitations" of Horace, where the themes and topics are transposed to modern London.

[33] To add and diminish what we please] See Cowley : "I have in these two Odes of Pindar taken, left out, and added what I please".

[34] to make him amends, by giving him better of his own…] See again Cowley : "And when we have considered all this, we must needs confess, that after all these losses sustained by Pindar, all we can adde to him by our wit or invention (not deserting still his subject) is not like to make him a Richer man then he was in his own Countrey".

[35] to want Connection] Compare with Cowley : "If a man should undertake to translate Pindar word for word, it would be thought that one Mad man had translated another…"

[36] perhaps more excellent…still excepted] Denham by contrast claimed to have "endeavour[ed] sometimes to make [Virgil] speak better".

[37] Caput mortuum] In alchemy and chemistry, the worthless residuum remaining after the distillation or sublimation of a substance (OED). Dryden quotes from Denham’s preface to The Destruction of Troy (1656).

[38] Dryden’s commendation of a middle way between literal and "libertine" translation is not unprecedented. Lawrence Humphrey’s Interpretatio Linguarum (1559) had similarly distinguished between word-for-word translation, which he deemed "rough and coarse" ("rudior et crassior") ; a "looser", "over-indulgent" way of translating ("liberior et solutior", "nimium sibi permittit licentiae") ; and finally, the "via media" which the translator should embrace.

[39] « Poetry is of so subtil a Spirit, that in pouring out of one Language into another, it will all Evaporate ; and if a new Spirit be not added in the transfusion, there will remain nothing but a Caput Mortuum  ». John Denham, « The Preface », The Destruction of Troy, Londres, 1656, sig. [A3] r.

[40] a Genius to that Art] Compare with Chapman’s preface to Homer Prince of Poets (1609), where he condemns translators lacking the ability "with Poesie, to open Poesie" ; and Denham’s remarks in The Destruction of Troy (1656) : " ’tis not his business alone to translate Language into Language, but Poesie into Poesie".

[41] the Characters that distinguish him] The notion of "character", first applied here to the context of literary translation, is central to Dryden’s approach to translation- and literary criticism. It is employed again – and developed – in the preface to Sylvae (1685) and in the Dedication of the Aeneis (1697).

[42] to conform our Genius to his] Dryden here echoes Denham’s prefatory poem to Fanshawe’s Pastor Fido (1647), l. 9-10 : "Nor ought a Genius less than his that writ / Attempt translation". See also Dryden’s preface to Fables Ancient and Modern (1700) : "I have found by trial Homer a more pleasing task than Virgil (…). For the Grecian is more according to my genius than the Latin poet."

[43] to vary but the dress] On Dryden’s use of the clothing metaphor, see the introduction.

[44] If the Fancy of Ovid be luxuriant] See Dryden’s previous remarks on the "copiousness of [Ovid’s] Wit" (above, note 17).

[45] When a Painter copies from the life….] Compare with Philips (see above, note 8). Dryden draws again on the analogy with portrait-painting ¬¬– yet with a slightly different position – in the preface to Sylvae (1685) and in the Dedication of the Aeneis (1697). After Dryden, the parallel turns into a commonplace of translation discourse.

[46] "and what you despair of treating in a brilliant way, you should leave aside". From Ars Poetica, l. 149-150. The text actually reads "desperat" and "relinquit".

[47] « et ce que dont tu ne peux pas donner une version brillante, délaisse-le ». Horace, Art Poétique, v. 149-150. Horace écrit « relinquit » (il le délaisse).

[48] Dryden here again paraphrases Cowley. See above, note 26.

[49] Aphra Behn’s contribution, entitled "A Paraphrase on Oenone to Paris". The 1681 edition includes another, more literal translation of the elegy by John Cooper.

[50] I have transgress’d the Rules which I have given] Dryden makes the same comment in the preface to Sylvae (1685) : "I must acknowledge, that I have many times exceeded my Commission…"

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