William Kenrick, Preface to ELOISA : BY J.J. ROUSSEAU
Edition/ traduction Isabelle Bour, Sorbonne Nouvelle-Paris3
Article mis en ligne le 14 novembre 2012 par Chantal Schutz
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ELOISA : BY J.J. ROUSSEAU, PREFACE By the Translator [William Kenrick], 4 vols. London : Griffiths, Becket and De Hondt, 1761.

Texte anglais Texte français

1. It is by no means my design to swell the volume, or detain the reader from the pleasure he may reasonably expect in the perusal of this work : I say reasonably, because the author is a writer of great reputation. My whole intention is to give a concise account of my conduct in the execution of this arduous task ; and to anticipate such accusations as may naturally be expected from some readers : I mean those who are but imperfectly acquainted with the French language, or who happen to entertain improper ideas of translation in general.

1. Il n’est nullement mon intention de gonfler ce volume ou de différer le plaisir que le lecteur peut raisonnablement attendre de la lecture de l’œuvre : je dis raisonnablement, parce que l’auteur est un écrivain de grande réputation. Tout ce que j’ambitionne, c’est d’expliquer brièvement ma ligne de conduite dans l’exécution de ce qui fut une tâche ardue ; et de prévenir des accusations que l’on peut, bien entendu, attendre de certains lecteurs : je pense à ceux qui n’ont qu’une connaissance imparfaite du français ou qui se trouvent avoir des idées erronées sur la traduction en général.

2.If I had chosen to preserve the original title, it would have stood thus : Julia, or the New Eloisa, in the general title-page ; and in the particular one, Letters of two Lovers, inhabitants of a small village at the foot of the Alps, collected and published, &c. Whatever objection I might have to this title, upon the whole, my principal reason for preferring the name of Eloisa to that of Julia, was, because the public seemed unanimous in distinguishing the latter, and I was the more easily determined, as it was a matter of no importance to the reader.

2. Si j’avais choisi de conserver le titre original, il eût été : Julia, or the New Eloisa, sur la première page de titre ; et, sur la page de titre détaillée, Letters of two Lovers, inhabitants of a small village at the foot of the Alps, collected and published, &c. Quelles que soient les objections que je puissse avoir à ce titre, tout bien considéré, la principale raison pour laquelle je préfère le nom d’Eloisa à celui de Julia est que le public, de façon unanime, a semblé retenir ce dernier ; je me suis déterminé d’autant plus aisément que c’était là une question peu importante pour le lecteur.

3.The English nobleman who acts a considerable part in this romance, is called in the original, Lord Bomston, which I suppose Mr. Rousseau thought to be an English name, or at least very like one. It may possibly sound well enough in the ears of a Frenchman ; but I believe the English reader will not be offended with me for having substituted that of Lord B--- in its room. It is amazing that the French novelists should be ignorant of our common names, and the titles of our nobility, as they are of our manners. They seldom mention our country, or attempt to introduce an English character, without exposing themselves to our ridicule. I have seen one of their celebrated romances, in which a British nobleman, called the Duke of Workinsheton, is a principal personage [1] ; and another, in which the one identical lover of the heroine is sometimes a Duke, sometimes an Earl, and sometimes a simple Baronet ; Catombridge  [2] is, with them, an English city : and yet they endeavour to impose upon their readers by pretending that their novels are translations from the English.

3.Dans l’original, le noble anglais qui joue un rôle considérable dans le roman a pour nom Lord Bomston, nom que, je suppose, M. Rousseau pensait être anglais ou, du moins, très proche d’un nom anglais. Il se peut que, pour des oreilles françaises, il sonne plutôt bien ; mais je crois que le lecteur anglais ne m’en voudra pas de l’avoir remplacé par Lord B---. Il est stupéfiant que les romanciers français ne connaissent pas plus nos patronymes courants et les titres de notre noblesse qu’ils ne connaissent nos mœurs. Il est rare qu’ils mentionnent notre pays ou tentent d’introduire un personnage anglais sans se rendre ridicules à nos yeux. Dans un roman fameux, l’un des personnages principaux se nomme le duc de Workinsheton ; dans un autre roman, l’amant de l’héroïne, qui est toujours la même personne, est tantôt un duc, tantôt un comte et parfois un simple baronnet ; pour ces romanciers, Catombridge est une ville anglaise : neanmoins, ils essaient d’en imposer à leurs lecteurs en prétendant que leurs romans sont des traductions de l’anglais.

4.With regard to this Chef d’œuvre of Mr. Rousseau, it was received with uncommon avidity in France, Italy, Germany, Holland, and, in short, through every part of the Contiment where the French language is understood. In England, besides a very considerable number first imported, it has been already twice reprinted ; but how much soever the world might be delighted with the original, I found it to be the general opinion of my countrymen, that it was one of those books which could not possibly be translated with any tolerable degree of justice to the author : and this general opinion, I own, was my chief motive for undertaking the work.

4.En ce qui concerne le chef-d’œuvre de M. Rousseau, on l’a reçu avec une avidité singulière en France, en Italie, en Allemagne, en Hollande, bref, partout sur le continent où l’on entend le français. En Angleterre, outre qu’on en importa d’emblée un grand nombre d’exemplaires, il a été déjà ré-imprimé à deux reprises ; mais, indépendamment du vif plaisir que l’original puisse apporter au monde, je découvris que l’opinion courante parmi mes compatriotes était qu’il s’agissait d’un de ces livres dont il est impossible de donner une traduction qui rende tant soit peu justice à l’auteur ; c’est cette opinion courante, je le reconnais, qui m’amena au premier chef à entreprendre ce travail.

5.There are, in this great city, a considerable number of industrious labourers, who maintain themselves, and perhaps a numerous family, by writing for the booksellers, by whom they are ranged in separate classes, according to their different abilities ; and the very lowest class of all, is that of Translators. Now it cannot be supposed that such poor wretches as are deemed incapable of better employment, can be perfectly acquainted either with their own or with any other language : besides, were they ever so well qualified, it becomes their duty to execute as much work, in as little time, as possible ; for, at all events, their children must have bread : therefore it were unreasonable to expect that they should spend their precious moments in poring over a difficult sentence in order to render their version the more elegant. This I take to be the true reason why our translations from the French are, in general, so extremely bad.

5.Il y a, dans la grande ville de Londres, un nombre considérable de travailleurs industrieux qui subviennent à leurs propres besoins ainsi que, peut-être, à ceux d’une famille nombreuse en écrivant pour les libraires qui les classent dans diverses catégories selon leurs aptitudes particulières ; la catégorie la plus modeste de toutes est celle des Traducteurs. On ne saurait supposer que les pauvres diables que l’on considère comme inaptes à des tâches plus nobles maîtrisent parfaitement leur propre langue ou une autre, quelle qu’elle soit : en outre, même s’ils étaient remarquablement qualifiés, il est de leur devoir d’abattre beaucoup de travail en très peu de temps ; car, quoi qu’il arrive, ils doivent donner du pain à leurs enfants : il est donc déraisonnable de s’attendre à ce qu’ils consacrent leurs précieux moments à méditer sur une phrase difficile pour que leur traduction soit plus élégante. Je crois que c’est là la raison véritable qui explique que nos traductions du français soient, de manière générale, si exécrables.

6.I confess, the idioms of the two languages are very different, and therefore that it will, in some instances, be impossible to reach the sublime delicacy of expression in an elegant French writer ; but in return, their language is frequently so vague and diffuse, that it must be entirely the fault of the English translator if he does not often improve upon his original : but this will never be the case ; unless we sit down with a design to translate the ideas rather than the words of our author.

6.Je dois reconnaître que les deux idiomes sont très différents et que, dans certains cas, il est impossible d’atteindre à la sublime délicatesse d’expression d’un auteur français élégant ; mais, en retour, leur langue est souvent si vague et si diffuse que, si la traduction n’améliore pas l’original, la faute en incombe entièrement au traducteur : mais cela ne sera le cas que si, en nous mettant au travail, nous avons l’intention de traduire les idées plutôt que les mots de notre auteur.

7.Most of the translations which I have read, appear like a thin gause spread over the original : the French language appears, through every paragraph ; but it is entirely owing to the want of bread, the want of attention, or want of ability in the translator. Mr. Pope, and some few others, have shewn the world, that not only the ideas of the most sublime writers may be accurately expressed in a translation, but that it is possible to improve and adorn them with beauties peculiar to the English language.

7.La plupart des traductions que j’ai lues sont comme une gaze légère jetée sur l’original : la langue française apparaît en transparence dans chaque paragraphe : cela tient entièrement à un manque de pain, un manque d’attention ou un manque de compétence chez le traducteur. M. Pope et un tout petit nombre d’autres personnes ont montré à la face du monde que non seulement une traduction peut exprimer de manière exacte les idées des plus sublimes écrivains mais qu’il est possible de les améliorer et de les orner de beautés spécifiques à la langue anglaise.

8.If in the following pages, the reader expects to find a servile, literal, translation, he will be mistaken. I never could, and never will, copy the failings of my author, be his reputation ever so great, in those instances where they evidently proceed from want of attention. Mr. Rousseau writes with great ease and elegance, but he sometimes wants propriety of thought, and accuracy of expression.

8.Si, dans les pages qui suivent, le lecteur s’attend à trouver une traduction servile et littérale, il se fourvoie. Je n’ai jamais pu, et ne pourrai jamais, imiter les défauts de mon auteur, même s’il jouit d’une grande réputation, dans les cas où ces défauts sont, à l’évidence, l’effet d’un manque d’attention. M. Rousseau écrit avec beaucoup d’aisance et d’élégance mais, parfois, la pensée est peu convenable et l’expression peu exacte.

9.As to the real merit of this performance, the universal approbation it has met with is a stronger recommendation than any thing I could say in its praise.

9.Quant au mérite véritable de la mise en œuvre de cette conception dans ce qui suit, les suffrages universels qu’elle a recueillis sont une meilleure recommandation que tout ce que je pourrais dire en sa faveur.

Notes :

[1] Workinscheton : Charlotte-Marie-Anne Charbonnier de La Guesnerie, Mémoires de miledi B… Par madame R… 4 vols. Amsterdam et Paris, 1760.

[2] The confusion over titles and the place name are to be found in Marie-Jeanne Riccoboni, Lettres de mistriss Fanni Butlerd à milord Charles Alfred de Caitombridge, comte de Plisinthe, duc de Raflingth, écrites en 1735 ; traduites de l’anglois en 1756, par Adélaïde de Varançai. Amsterdam, 1757.

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