Notice sur la préface de Margaret Tyler
Sophie Chiari
Article mis en ligne le 27 juillet 2013 par Chantal Schutz
Imprimer cet article logo imprimer

    traductions de cet article :
  • English

Présentation et commentaire

In all the books of Amadis de Gaul,

The Palmerins, and that true Spanish story,

The Mirror of Knighthood, which I have read often,

Read feelingly, nay more, I do believe in’t,

My lady has no parallel […].

(Philip Massinger, The Guardian, 1633, cité par Lucas, 16)

Comme bon nombre d’ouvrages, Espejo de príncipes y cavalleros (Mirror of Princes and Knights) a connu plusieurs vies, et c’est sa traduction qui lui permit de remporter un franc succès dans l’Angleterre des 16e et 17e siècles. Dans The Guardian (1633), une domestique explique par exemple qu’elle a été passionnée par la lecture de The Mirror of Knighthood, même si aucun des personnages féminins qu’elle a pu y rencontrer ne surpasse sa maîtresse.

Le livre de Diego Ortúñez de Calahorra a d’abord été publié en Espagne en 1562. À l’instar d’Amadis de Gaule [1], Le miroir des princes et des chevaliers relate les exploits et les pérégrinations d’un preux et vertueux héros. Curieusement, la page de titre de l’original laisse faussement entendre que ce récit n’est que la traduction d’une chronique latine, elle-même déjà traduite du grec. Cette petite supercherie disparaît néanmoins de la page de titre anglaise. Alors que dans sa préface, la traductrice de cette pseudo-traduction semble mettre respectueusement en avant la fonction secondaire, voire subalterne, de son entreprise (« The invention, disposicion, trimming, and what else in this storie, is wholy an other mans, my part none therein but the translation »), elle s’empare en réalité pleinement de l’ouvrage d’Ortúñez en substituant à la voix fictionnelle de son auteur une voix féminine qui intervient parfois brièvement dans le récit pour donner son point de vue, notamment en matière de mariage (Bistué 155). Mais, dans l’ensemble, elle rend de façon plutôt fidèle les aventures de Trébatius, Briane et leurs fils, Rosicleer et Donzel del Febo, sans rien omettre des détails originels, et sans ajout substantiel.

The first part of the Mirrour of princely deedes and knighthood Wherin is shewed the worthinesse of the Knight of the Sunne, and his brother Rosicleer, sonnes to the great Emperour Trebatio, with the straunge loue of the beautifull Princesse Briana, and the valiaunt actes of other noble princes and knights (« La première partie du Miroir des princes et des chevaliers, dans lequel on relate les exploits du chevalier du soleil et de son frère Rosicler, fils du grand empereur Trébatius, ainsi que les étranges amours de la belle princesse Briane et les hauts faits d’autres grands princes et chevaliers »), est publiée à Londres en 1578, seize années après la parution de l’original. Comme souvent à l’époque, Margaret Tyler propose à ses lecteurs une traduction partielle, qui se limite au premier livre des aventures espagnoles [2]. Les deux livres suivants seront traduits en anglais quelques années plus tard, en 1583 et 1586, par un certain R.P. [3] (peut-être le diariste Robert Parry, écrivain proche de la cause catholique, à moins qu’il ne s’agisse de Robert Parke, surtout connu pour une traduction intitulée Historie of the great and mightie kingdome of China [1588]), ce qui démontre, si besoin était, qu’un lectorat suffisamment important s’intéresse alors à ce type de littérature populaire. De fait, la traduction de Tyler va ouvrir la voie à de nombreuses autres traductions anglaises de romans de chevalerie espagnole. Le Miroir des princes et des chevaliers donnera en effet lieu à huit volumes publiés entre 1585 et 1599. Après avoir traduit quelques-uns d’entre eux, un certain L.A. fera paraître Honour of Chivalrie en 1598. Anthony Munday publiera quant à lui toute une série d’ouvrages allant de Palmerin d’Oliva (1588), Palladine of England (1588), Palmendos (1589), Amadis de Gaula (1590), Primaleon of Greece (1595), à Palmerin of England (1596). Thomas Shelton s’engouffrera quelques années plus tard dans cette brèche en proposant en 1612 la traduction de la première partie de Don Quichotte. Tous ces romans émanant d’une terre catholique et superposant allègrement références médiévales aux allusions renaissantes apportent aux lecteurs anglais avides de sentimentalisme un univers bien différent de celui des fictions en prose élisabéthaines. [4]

Margaret Tyler l’avait sans doute bien compris, même si l’on ne sait pas exactement jusqu’où elle fut libre de choisir l’ouvrage qu’elle allait s’employer à traduire par la suite, la préface restant ambiguë sur ce point. On ne connaît d’ailleurs que fort peu de choses de la vie de celle qui fut pourtant la première femme en Angleterre à avoir traduit un ouvrage de fiction en suivant directement à l’original espagnol plutôt qu’une réécriture française, et à défendre dans sa préface la place des femmes au sein de la littérature en général, et pas simplement dans le domaine de la littérature dévote souvent choisie par les traductrices de l’époque, des femmes soucieuses de respectabilité en dépit de leurs dangereuses prétentions littéraires. Il faut en effet attendre 1592 pour que Mary Sidney publie à son tour autre chose que des vers et des écrits religieux [5]. C’est en effet au cours de cette année-là que la sœur de Sidney, la comtesse de Pembroke publiera Antonius, pièce initialement écrit par le Français Robert Garnier, et Discourse on Life and Death, par Philippe de Mornay.

D’origine modeste mais non sans éducation [6], Margaret Tyler a probablement fréquenté dans sa jeunesse une classe moyenne en plein essor et sa connaissance de la langue espagnole donne à penser qu’elle a pu fréquenter des marchands anglais en affaires avec les Espagnols. Elle laisse entendre dans sa préface qu’elle serait ensuite entrée au service des Howard [7], grande famille aristocratique de confession catholique, bien que la seconde femme de Howard, qui employait Tyler, fût la seule des trois épouses à ne pas être catholique. Thomas Howard père, quatrième duc de Norfolk, entretenait des relations délicates avec le pouvoir. Mêlé au complot Ridolfi, du nom de l’agent de Philippe II d’Espagne qui envisageait d’envahir l’Angleterre pour placer Marie Stuart sur le trône d’Angleterre, il mourut décapité en 1572.

Dans un tel contexte, on ne s’étonnera pas que Margaret Tyler qui, à l’en croire, n’est plus toute jeune lorsqu’elle traduit [8] et donc suffisamment sage pour ne prendre que des risques mesurés, ait choisi un ouvrage écrit en espagnol qui ne parle ni de politique ni de religion. On ne sera pas davantage surpris qu’elle dédie sa traduction à Thomas Howard, fils de ses prestigieux employeurs désormais décédés, en ne faisant qu’une très discrète allusion au Duc de Norfolk dans son épître.

Selon Louise Schleiner, Tyler serait entrée au service des Howard dans les années 1560 et pourrait être l’épouse d’un autre serviteur des Howard, un certain John Tyler. Un testament datant de 1595, l’année de la mort de la traductrice, donne à penser que Margaret Tyler a pu travailler pour la famille Woodhouse avant d’être au service de la famille Bacon à partir des années 1570. Elle eut probablement un fils, Robert, qui hérita de ses biens, et une fille, qui épousa plus tard un dénommé Ross.

Le fait qu’à la fin du 16e siècle, Tyler ose traduire un ouvrage espagnol teinté de catholicisme et, qui plus est, qu’elle s’attaque à un récit ayant essentiellement trait à l’amour courtois, semble faire de sa préface un manifeste féministe avant l’heure. Or, la lecture proto-féministe de ce texte [9] désormais inclus dans diverses anthologies de l’écriture au féminin est aujourd’hui sujette à controverse pour des raisons historiographiques autant qu’idéologiques. Dans l’introduction de ‘This Double Voice’ : Gendered Writing in Early Modern England, Danielle Clarke résume de façon convaincante la position des critiques qui prennent désormais leurs distances face à une approche purement féministe, même s’ils lui reconnaissent le grand mérite d’avoir tiré d’un oubli durable les traductrices renaissantes : « if these texts refuse to yield up to feminism, it may also be the case that feminism, as it has been applied, does not yield up to the texts » (Clarke 2000, 7). Force est de constater qu’une telle approche semble pour le moins anachronique dans le cas du préambule de Tyler, non seulement parce qu’il est construit selon le modèle de l’oratio classique — genre masculin s’il en est — mais aussi parce qu’il aborde la question du genre en la traitant de façon nuancée et ambigüe.

En effet, si l’on y reproche aux hommes leur mainmise sur la littérature, on cherche aussi à les amadouer et à leur ressembler. D’un côté, Tyler semble procéder à une entreprise de castration de ses homologues masculins qu’elle imagine atteints de blessures intimes, « privie maymes » [10], et de l’autre autre, elle s’identifie indirectement à Claridiana, une Amazone qui devrait en tant que telle signifier son refus de la féminité par une virilité exacerbée, mais qui reste étrangement féminine sous la plume de la traductrice. La confusion est à son comble quand, dans le récit lui-même, le lecteur s’attend à voir Claridiana entourée de vaillantes jeunes femmes, comme le voudrait la tradition mythologique, mais ne rencontre en réalité qu’une cavalière fort courtoise aux longs cheveux dorés (folio 150 r-v), et dont la Cour se compose d’autant de femmes que d’hommes [11]. La préfacière oscille donc sans cesse entre pôles masculin et féminin, et cette oscillation se perpétue dans la traduction proprement dite. On pourrait même penser qu’elle cherche à se situer en dehors de toute appartenance, notamment lorsqu’elle pose en femme d’un certain âgé, comme si le nombre d’années désexualisait de fait son entreprise (la romance étant alors associée à un genre littéraire délibérément érotisé et sentimentalisé) et lui permettait de s’exclure de la catégorie des femmes traductrices. Si Tyler est à nos yeux une traductrice, elle souhaite au fond être un traducteur comme un autre.

On voit donc qu’une telle attitude, complexe et difficile à cerner précisément, ne saurait faire d’elle une militante de la cause féministe avant l’heure. En outre, tout au long d’un texte qui n’a somme toute rien de radical, elle ne cesse d’osciller entre humilité et audace, défense de son sexe et soumission à autrui, promotion de la traduction et dévaluation de cette même pratique [12], revendication de son choix [13] et prudente distanciation. Et pour cause : la marge de manœuvre de Tyler était à l’époque très réduite, puisqu’elle ne traduisait ni un chef-d’œuvre classique, ni un écrit biblique, et qu’elle publiait malgré tout un texte qui aurait pu n’être qu’une simple traduction manuscrite vouée à circuler dans des cercles assez restreints.

Quoi qu’il en soit, on retiendra que The first part of the Mirrour of princely deedes and knighthood met tout de même en scène une femme chevalier, Claridiana, dont la mère ne serait autre que Diane — personnage mythologique fréquemment associé à la reine — et que le récit explore du début à la fin diverses représentations d’une féminité plus ou moins passive (Hackett 2000, 60). Il est donc difficile de ne pas déjà déceler dans la préface de Tyler quelques aspects sulfureux, à peine dissimulés sous un trope de modestie [14] aussi attendu qu’efficace. Il faut en effet comprendre que les récits profanes d’héroïnes dominatrices et de héros soumis n’allaient pas sans créer quelques vagues dans une société encore très patriarcale. Ces récits dont le potentiel érotique pouvait donc passer pour quelque peu dangereux et subversif étaient alors l’apanage de la seule écriture masculine. En outre, il n’était pas rare que de tels récits, et c’est le cas des pages traduites par Tyler, décrivent des scènes de travestissement (ou « cross-dressing ») qui remettent en question la notion même de genre. Le lectorat essentiellement masculin de l’époque [15] ne pouvait donc manquer de s’interroger sur les frontières ténues séparant la féminité de la masculinité. Le livre choisi par notre auteur a néanmoins la particularité d’être fortement moralisateur [16] et de prendre ses distances par rapport aux scènes de déguisement dans un ouvrage en prose, ce qui explique peut-être pourquoi la traductrice s’est autorisée à traduire ce genre d’ouvrage.

Selon la perspective que l’on choisit d’adopter, la préface de The first part of the Mirrour of princely deedes and knighthood témoigne soit de la rouerie d’une traductrice qui se joue allègrement des idéaux de son temps pour mieux les subvertir, soit de l’habileté rhétorique d’une femme lettrée rompue aux subtilités de la disputatio et capable de manipuler avec aisance les lieux communs propres au genre de la préface, soit, enfin, de son anxiété à peine masquée, qui ressort tout particulièrement dans l’application touchante qu’elle met à défendre sa cause tout en se retranchant derrière d’autres qui, affirme-t-elle sans grande conviction, ont soigneusement relu et supervisé son travail.

La vivacité n’excluant pas l’inquiétude, il semble que ces deux traits définissent la plume de Margaret Tyler, dont le style n’est certes pas exempt de lourdeurs, mais dont les images, qui respectent les conventions du genre de la préface, sont suffisamment marquantes pour que le lecteur les garde en mémoire. Parmi ces dernières, on retiendra qu’en traduisant Espejo de príncipes y cavalleros, Tyler affirme faire acte d’hospitalité, ce qui donne à sa traduction un statut égal à celui de l’œuvre traduite : « […] my part none therein but the translation, as it were onely in giving entertainment to a straunger, before this time unacquainted with our countrie guise ». Cette métaphore aujourd’hui frappante se retenait d’autant plus facilement pour les lecteurs d’alors qu’elle n’était pas rare dans les discours relatifs à la traduction. Nicholas Grimald l’utilisait déjà dans la préface de sa version du De Officiis de Cicéron, parue en 1556 et republiée à maintes reprises au cours du 16e siècle. Pour mieux appâter et amadouer son lecteur, Tyler se repose donc sur des lieux communs de la traduction renaissante — lieux communs qui allaient bientôt être employés par des traducteurs tels que Philemon Holland et John Florio, pour ne citer que les plus connus d’entre eux.

Cette préface part en effet d’un constat simple, à savoir que les femmes peuvent être d’excellents mécènes [17] et de fidèles lectrices. Pourtant, leur rôle dans la transmission du savoir est généralement passif, car ce sont les hommes, et eux seuls, qui occupent le premier rôle et s’accordent le monopole de la connaissance. Un extrait du De Institutione Foeminae Christianae (1524) de Juan Luis Vives, philosophe espagnol pourtant connu pour son ouverture d’esprit et sa sensibilité à la cause féminine, suffit à montrer que même dans les cercles humanistes prédominait une vision pour le moins restrictive de l’éducation des femmes :

Whan she shal be taught to rede, le those bookes be taken in hande that may teche good maners. And whan she shall lerne to write, let nat her example be voyde verses, nor wanton or tryflyng songes, but some sad sentence, prudent and chaste, taken out of holy scripture, or the sayenges of the philosophers, whiche by often writyng she may fasten better in her memory. (The Instruction of a Christen Woman, trad. Richard Hyrde, 1529, cité par Arcara, partie « Translation, Gender and Genre »)

Margaret Tyler revendique quant à elle un statut beaucoup plus actif, et ses initiales ornent d’ailleurs le frontispice de sa traduction, signe qu’elle refuse de se dissimuler derrière un masque ou la voix d’un autre. Le nom d’Ortúñez, lui, n’est jamais mentionné dans la préface, et pour cause : bien que la traductrice s’en défende, sa préface a pour but de glorifier le texte traduit et non le texte source. Il serait toutefois inexact de limiter ainsi les intentions de Tyler, qui cherche également à créer une communauté de femmes, écrivaines, traductrices, mécènes, lectrices, afin de valoriser le sexe dit « faible » trop souvent soumis aux diktats des hommes, même si elle n’essaye en aucun cas de prôner une égalité hommes/femmes qui est tout simplement impensable à la fin du 16e siècle.

Sa prose n’est donc ni lyrique, ni utopique, mais recourt à une logique qui se veut implacable. Si les hommes peuvent dédicacer leurs livres, et plus particulièrement des œuvres de fiction et autres « romances », à des femmes, alors celles-ci doivent être en mesure de lire et d’écrire à leur tour des ouvrages semblables [18], affirme non sans audace notre préfacière, qui s’empresse de recourir à une autre convention du discours renaissant sur la traduction, à savoir que traduire n’est pas tant affaire d’imagination que de rigueur intellectuelle. On voit bien là que la préface ne sert pas seulement d’auto-justification à la traductrice. Elle la protège également sous couvert de vertu, et Tyler prend alors un malin plaisir à se faire passer pour une victime potentielle alors qu’elle sait pertinemment qu’elle est en train d’outrepasser les règles tacites de la traduction. Une certaine ironie ressort d’ailleurs de son introduction, divisée en deux parties.

Dès l’épître dédicatoire, elle se pose en femme sans défense devant recourir a la protection d’un homme tel que Thomas Howard pour ne pas avoir à subir les affronts de concurrents jaloux (« lesse fere the assalt of the envious », A2v). Dans la préface proprement dite, le lecteur découvre qu’outre son grand sérieux, la pratique de la traduction (bien au-dessus des vaines frivolités alors à la mode et prisées par des auteurs de renom) a également le mérite d’empêcher les femmes de sombrer dans l’oisiveté, mère de tous les vices. Un tel argument rejoint d’ailleurs les dires de Richard Hyrde qui, en guise d’introduction à une traduction de Margaret More Roper, A Devout Treatise Upon Paster Noster (ouvrage originellement publié par Érasme et traduit en 1526), affirmait déjà qu’une traductrice ne représentait pas une menace pour la société précisément parce qu’elle était occupée à traduire au lieu de ne rien faire : « women abyde moost at home occupied ever with some good or necessary busyness » (cité dans Moncrief 54). Tyler utilise donc les clichés de son temps pour recouvrir des positions courageuses d’un vernis de respectabilité. À l’image pour le moins subversive des guerriers blessés dans leurs parties intimes mais incitant les autres à se battre, elle admet servir autrui en traduisant.

Cette comparaison implicite entre l’homme émasculé et la traductrice trahit bien sûr une rhétorique fortement marquée par le genre et le travestissement. Ainsi, lorsqu’elle prend la plume, la préfacière se compare implicitement à un homme, blessé dans sa virilité peut-être, mais encore suffisamment vaillant pour réaffirmer son engagement. En revêtant métaphoriquement les atours d’un guerrier diminué et en faisant montre de sa maîtrise du genre très masculin de la défense et des ressources rhétoriques qui le caractérisent (respect du modèle de l’oraison cicéronienne, réponse systématique aux objections, recours à la reductio ad absurdum si nécessaire, et appel implicite à des autorités classiques comme Horace), la traductrice s’efforce phrase après phrase d’élargir l’espace traditionnellement accordé aux traductrices. Cela ne signifie pas nécessairement qu’elle a conscience de collaborer activement aux changements de son époque (Laoutaris 2010, 296-328), mais qu’elle ne réduit en tout cas pas la pratique de la traduction à une simple activité marginale et inoffensive. Elle refuse donc logiquement de se compromettre dans la littérature dévote, car, insiste-t-elle, elle ne possède aucune aptitude particulière pour traduire des écrits religieux. Après elle, d’autres exprimeront leur agacement de se voir ainsi cantonnée à la liturgie, à l’instar d’Anne Lock [19] dans sa propre dédicace, adressée à une autre femme [20] :

Everie one in his calling is bound to doo somewhat to the furtherance of the holie building ; but because great things by reason of my sex I may not coo, and that which I may, I ought to coo, I have according to my duetie, brought my poore basket of stones to the strengthening of the walls of that Jerusalem, whereof (by grace) wee are all both Citizens and members. (sig. A3v-4, cité par Hannay, paragraphe 6)

Si Lock cède sous le poids des conventions et respecte les interdits tacites édités par les hommes en matière de littérature [21], Tyler, elle, ne s’en laisse pas conter : « But amongst all my ill willers, some I hope are not so straight that they would enforce me necessarily either not to write or to write of divinitie ». Ce refus d’aborder directement tout sujet religieux, mis en avant par une note marginale très directe (« That you may not write of divinitie »), peut aisément passer pour une ultime provocation, comme si la préfacière s’intéresserait simplement aux belles lettres et refusait de traduire par devoir. En réalité, un tel refus protège d’autant mieux la traductrice diffuse issu de la tradition catholique parmi des cercles hostiles à la cause catholique et à l’Espagne en particulier. L’hystérie anti-espagnole et anti-catholique liée à l’épisode historique de l’Invincible Armada (1588) n’allait d’ailleurs pas tarder à se propager dans toute l’Angleterre. D’ailleurs, même si The first part of the Mirrour of princely deedes and knighthood fut réimprimé 1588, cette « première partie » sera à nouveau réimprimée un peu plus de dix années plus tard, preuve sans doute que la défense de la traductrice s’est révélée convaincante.

Voilà donc une bonne raison de relire aujourd’hui la préface de Margaret Tyler, certes très ancrée dans son temps, mais aussi éminemment moderne par son caractère insaisissable, son goût du paradoxe, et sa subtile ironie. Ainsi, lorsque la préfacière feint de s’excuser en admettant qu’elle traduit là de la littérature profane, elle se délecte en réalité des critiques et des oppositions (en réalité autant dues à son sexe et à son âge qu’à son statut social, qu’elle met en exergue dans l’épître dédicatoire en le passant sous silence dans la préface) que son entreprise ne manquera pas de susciter [22]. Elle les anticipe, s’y attarde ou s’en moque, cela pour in fine adresser à son futur lecteur tous ses remerciements pour l’approbation qu’il voudra bien lui accorder.

Bibliographie

Arcara, Stefania. « Margaret Tyler’s The Mirrour of Knighthood, or How a Renaissance Translator became the ‘First English Feminist’ », InTRAlinea, 9, 2007 [http://www.intralinea.org/archive/a..., site consulté le 3 avril 2013].

Bistué, Belén. « The Task(s) of the Translator(s) : Multiplicity as Problem in Renaissance European Thought », Comparative Literature Studies, 48.2, 2011, pp. 139-64.

Boro, Joyce. « Translating and Transforming the Chivalric Romance in Margaret Tyler’s Mirror of Princely Deeds and Knighthood », communication, 32e colloque annuel du « Center for Medieval Studies » à Fordham University, New York, du 31 mars au 1er avril 2012 [http://www.fordham.edu/mvst/conference12/romance/Boro.pdf, site consulté le 6 juillet 2013].

——— (éd.). Margaret Tyler’s Mirror of Princely Deeds and Knighthood : A Critical Edition, MHRA Tudor & Stuart Translations, Londres, 2012.

Chiari, Sophie. « Poétique(s) du traduire féminin dans l’Angleterre de la Renaissance » in La main de Thôt. Théories, enjeux et pratiques de la traduction, n° 1, Genre et traduction, juillet 2013, à paraître en ligne.

Clarke, Danielle et Elizabeth Clarke (éds.). ‘This Double Voice’ : Gendered Writing in Early Modern England, Basingstoke, Macmillan, 2000.

———. The Politics of Early Modern Women’s Writing, New York, Longman, 2001.

———. « Translation » in The Cambrige Companion to Early Modern Women’s Writing, éd. Laura Lunger Knoppers, Cambridge, Cambridge University Press, 2009, pp. 167-80.

Ferguson, Margaret W. « Renaissance Concepts of the ‘woman writer’ » in Women and Literature in Britain, 1500-1700, éd. Helen Wilcox, Cambridge, Cambridge University Press, 1996, pp. 143-68.

Goodrich, Jaime. Early Modern Englishwomen as Translators of Religious and Political Literature, 1500-1641, Thèse, Boston College (The Graduate School of Arts and Sciences, Department of English), mai 2008 (n° UMI : 3318142).

Grimald, Nicholas (trad.). Marcus Tullius Ciceroes thre bokes of duties, Londres, 1556.

Hackett, Helen. Women and Romance Fiction in the English Renaissance, Cambridge, Cambridge University Press, 2000.

Hannay, Margaret P. « Constructing a City of Ladies », Shakespeare Studies 25, 1997, pp. 76-87.

Hosington, Brenda et Hannah Fournier, « Translation and Women Translators » in The Encyclopedia of Women in the Renaissance : Italy, France and England, éds. Diana M. Robin, Anne Larsen, et Carole Levin, Santa Barbara, University of California Press, 2007, pp. 369-75.

Hull, Susan W., Chaste, Silent and Obedient : English Books for Women, 1475-1640, San Marino, CA : Huntington Library, 1982.

Humphrey Newcomb, Lori, « Gendering Prose Romance in Renaissance England » in A Companion to Romance : from Classical to Contemporary, éd. Corinne Saunders, Malden, Blackwell Publishing, 2004, pp. 121-39.

Krontiris, Tina, Oppositional Voices. Women as Writers and Translators of Literature in the English Renaissance, Londres, Routledge, 1992.

Laoutaris, Chris. « Female Translators and Historical Writers » in The History of British Women’s Writing : 1500-1610, 2 vols., éds. Caroline Bicks et Jennifer Summit, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2010, pp. 296-328.

Lock(e), Anne. A Meditation of a Penitent Sinner : Anne Locke’s Sonnet Sequence with Locke’s Epistle, éd. Kel Morin-Parsons, Waterloo, Ontario, North Waterloo Academic Press, 1997.

——— (trad.). Of the markes of the children of God, and of their comforts in afflictions, To the faithfull of the Low Countrie. By John Taffin. Overseene againe and augmented by the Author, and translated out of French by Anne [Lok] Prowse. Londres, 1590.

Loughlin, Marie, Sandra Bell et Patricia Brace, The Broadview Anthology of Sixteenth-Century Poetry and Prose, Ontario, Broadview Press, 2011, pp. 428-32.

Lucas, Caroline, Writing for Women : the Example of Woman as Reader in Elizabethan Romance, Philadelphie, Open University Press, 1989.

Mackerness, E. D., « Margaret Tyler : An Elizabethan Feminist », Notes and Queries, 190.6, 1946, pp. 112-13.

Meres, Francis, Palladis Tamia. Wits and Treasury being the Second Part of Wits Commonwealth (1598), facs., Introduction de Don Cameron Allen, New York, Scholars’ Facsimiles and Reprints, 1931. Moncrief, Kathryn M., et Kathryn Read McPherson. Performing Pedagogy in Early Modern England : Gender, Instruction and Performance, Surrey, Ashgate, 2011. Ortúñez de Calahorra, Diego. Espejo de príncipes y cavalleros, vol. 1, éd. Daniel Eisenberg, Madrid, Espasa-Calpe, 1975.

Pender, Patricia. Early Modern Women’s Writing and the Rhetoric of Modesty, Londres, Palgrave, 2012.

Roper, Margaret (trad.). A deuoute treatise vpon the Pater noster, made fyrst in latyn by the moost famous doctour mayster Erasmus Roterodamus, and turned into englishe by a yo[n]ge vertuous and well lerned gentylwoman of xix. yere of age, Préface de Richard Hyrde, Londres, 1531, STC (2nd ed.), 10477.5. Schleiner, Louise. « Margaret Tyler, Translator and Waiting Woman », English Language Notes, 29.3, 1992, pp. 1-8. ———. « Tyler, Margaret (fl. 1558–1578) » in Oxford Dictionary of National Biography, Oxford University Press, 2004 [http://www.oxforddnb.com/view/artic..., site consulté le 2 avril 2013].

Tyler, Margaret (trad.). The Mirrour of Princely Deedes and Knighthood (1578), in The Early Modern Englishwoman : A Facsimile Library of Essential Works. Printed Writings, 1500-1640, Series I, Part One, Volume 8, éds. B. S. Travitsky et P. Cullen, Aldershot, Scolar Press, 1996.

Uman, Deborah et Belén Bistué. « Translation as Collaborative Authorship : Margaret Tyler’s The Mirrour of Princely Deedes and Knighthood », Comparative Literature Studies, 44.3, 2007, pp. 298-323.

———. Women as Translators in Early Modern England, Maryland, University of Delaware Press, 2012a.

———. « Margaret Tyler » in The Encyclopedia of English Renaissance Literature, vol. 3, éds. Garret Sullivan et Alan Stewart, Oxford, Blackwell, 2012b, pp. 976-78.

Vives, Juan Luis. The Instruction of a Christen Woman (1529), trad. R. Hyrde, éds. Virginia Walcott Beauchamp, Elizabeth H. Hageman et Margaret Mikesell, Chicago, University of Ilinois Press, 2002.

White, Micheline. « The Perils and Possibilities of the Religious Book Dedication : Anne Lock, John Calvin, Queen Elizabeth, and the Duchess of Suffolk », Parergon, numéro spécial : Early Modern Women and the Apparatus of Authorship, 29.2, éds. Sarah C.E. Ross, Patricia Pender, et Rosalind Smith, 2012, pp. 9-27.

Notes :

[1] Célèbre roman de chevalerie écrit en 1508 par Garci Rodríguez de Montalvo.

[2] Voir ce queTina Krontiris Krontiris écrit sur le rapide succès de cette traduction partielle : « Tyler’s Mirrour was so successful commercially that the same printer, Thomas East, soon commissioned the translation of The Second Part of the Mirrour of Knighthood (1583). The translator of this second part was one R. P. […], as Tyler was probably too old for another laborious translating task. The series continued to be translated until 1601, when the whole work was completed in eight volumes. The Spanish originals of the Mirrour were written by four different authors between 1562 and 1589 » (Krontiris 1992, 154).

[3] Voir The second part of the first booke of the Myrrour of knighthood : in which is prosecuted the illustrious déedes of the knight of the Sunne, and his brother Rosicleer, sonnes vnto the Emperour Trebatio of Greece : with the valyant deedes of armes of sundrie worthie knightes verie delightfull to bee read, and nothing hurtfull to bee regarded. Now newly translated out of Spanish into our vulgar tongue by R.P, STC (2nd ed.) n° 18862 (il s’agit bien du deuxième livre, et non de la deuxième partie du premier livre comme le laisse entendre le titre), ainsi que The third part of the first booke, of the Mirrour of knighthood. vvherein is set forth the worthie deedes of the knight of the Sunne, and his brother Rosicleer, both sonnes vnto the Emperour of Grecia : with the valiant deedes of armes of sundry worthie knights. Verie delightfull to the reader. Newly translated out of Spanish into English by R.P, STC (2nd ed.) n° 18864 (il s’agit du troisième livre, et non de la troisième partie du premier livre).

[4] Voir sur ce point les travaux de Joyce Boro mentionnés dans la bibliographie.

[5] Qu’elle publie et non qu’elle traduise, car dans la noblesse, nombreuses étaient les femmes qui traduisaient des auteurs classiques dans le cadre de leur éducation (Hosington et Fournier 2007, 369-75). Juan Luis Vives inséra ainsi des auteurs classiques dans le programme d’instruction destiné à la princesse Mary Tudor. La princesse Élisabeth, dans les années 1550, s’était également exercée sur des textes de Plutarque, d’Horace et peut-être d’Euripide. Ce dernier fut également traduit par Jane Lumley, qui réalisa entre 1550 et 1553 la première traduction anglaise d’une tragédie grecque, Iphigeneia at Aulis, dont elle connaissait la version latine d’Érasme. Sa traduction resta elle aussi manuscrite, mais elle était probablement destinée à être jouée chez son père, le conte d’Arundel (Chiari 2013).

[6] Isabella Whitney et Aemilia Lanyer, toutes deux traductrices, étaient également issues d’un milieu relativement modeste. Ces femmes ont peut-être découvert leur vocation en fréquentant des cercles féminins pratiquant la lecture à haute voix.

[7] « To the Right Honourable / the Lord Thomas Howard » : « And herein I took no long leisure to find out a sufficient personage, for the manifold benefits received from your honourable parents, my good lord and lady, quickly eased of that doubt, and presented your Honour unto my view, whom by good right I ought to love and honour in especial, as being of them begotten at whose hands I have reaped especial benefit. […] In the meantime this my travail I commend unto your lordship, beseeching the same, so to accept thereof as a simple testimony of that good will which I bear to your parents while they lived, then being their servant, and now do owe unto their offspring after their decease, for their demerits ».

[8] À la fin de sa préface, Margaret Tyler mentionne ce qu’elle estime être un âge avancé (« staied age ») sans donner davantage de détails.

[9] Préface que, dans une perspective proto-féministe, on a parfois reliée à celle d’Aphra Behn écrite plus d’un siècle plus tard, à savoir « Essay on Translated Prose » (1688), qui servit de préambule à sa traduction des Entretiens sur la pluralité des mondes (1686) de Bernard Le Bovier de Fontenelle (Uman 2012a, 17).

[10] L’image suggère un homme châtré. Or, bon nombre de traductions censurées à l’époque, qu’elles fussent écrites par des hommes ou des femmes, étaient comparées à des individus castrés, comme l’explique par ailleurs Margaret W. Ferguson : « […] censorship as a cultural phenomenon was often gendered female in the early modern period ; a censored text was figured as a ‘castrated one’, as Milton vividly suggests in his Areopagitica of 1644, a treatise advocating (within certain limits) freedom of the pen and of the press » (Ferguson 1996, 159). Le sous-entendu sexuel de notre préface serait donc d’autant plus évocateur qu’en publiant sa traduction d’une romance, Tyler devait savoir qu’elle courait le risque d’être censurée.

[11] La suite royale de la mère de la princesse Claridiana comprend exactement trente hommes et trente femmes.

[12] Il apparaît ainsi que la traduction sied aux femmes parce qu’elle ne requiert ni invention, ni connaissance particulière (« […] this kinde of exercise, beeing a matter of more heede then of deepe invention or exquisite learning […] »). On peut bien sûr choisir de déceler des tonalités ironiques dans ce passage, mais Tyler elle-même se garde bien d’en orienter définitivement la lecture.

[13] « […] I preferred this storie before matter of more importance […] » (c’est moi qui souligne).

[14] « The invention, disposicion, trimming, and what else in this storie, is wholy an other mans, my part none therein but the translation, as it were onely in giving entertainment to a straunger, before this time unacquainted with our countrie guise ». Sur la modestie comme trope conventionnel des préfaces depuis l’Antiquité, on consultera avec profit l’ouvrage de Patricia Pender (2012) recensé dans la bibliographie.

[15] Le lectorat anglais de la fin du 16e siècle est toutefois en train de se féminiser. Comme l’explique Lori Humphrey Newcomb : « During Elizabeth’s reign, prose romances increasingly featured or addressed women in titles, prefaces, narrative frames, asides to readers, and characterizations. The sheer number of such appeals seems to portray women as the majority of romance readers, as do dramatic and poetic texts satirizing women as addicted to the genre. However, this literary evidence cannot be taken at face value, for such appeals and satires partake of widespread Renaissance conventions for constructing and differentiating audiences » (123).

[16] C’est bien cet aspect moralisateur que le texte de Tyler s’efforce de mettre en valeur. La traductrice joue en effet sur la rhétorique de l’utilité morale et de l’exemplarité du récit (on rappellera à titre d’exemple la fin de la préface, particulièrement éloquente sur ce point : « thou shalt finde in him the just reward of mallice and cowardise, with the good speede of honestie and courage, beeing able to furnish thee with sufficient store of forreine example to both purposes »).

[17] À l’instar de Margaret Beauford et Marie de Bourgogne dès la fin du 15e siècle, de Mary Sidney et de Mary Worth à la fin du 16e et au début du 17e siècle, ou encore d’Anne Clifford au 17e siècle.

[18] « And if men may and do bestow such of their travailes upon Gentlewomen, then may we women read such of their workes as they dedicate unto us […] ».

[19] Anne Lock, née Vaughan (1533-1595), était calviniste. Elle s’exila à Genève avec ses deux enfants en 1557. Elle traduisit notamment Of the markes of the children of God de Jean Taffin en 1590.

[20] Anne Russell Herbert, comtesse de Warwick.

[21] Cela ne l’empêche pas d’être vivement critiquée par ailleurs puisque ses traductions disséminent de fait un calvinisme beaucoup plus dur que le protestantisme modéré prôné par la reine Élisabeth.

[22] De fait, sa traduction sera vivement critiquée dans Palladis Tamia (1598) de Francis Meres, qui la classe avec d’autres livres qu’il juge tout aussi néfastes, comme Amadis de Gaule, Bevis of Hampton, Guy of Warwicke, Arthur of the Round Table, ou encore Palmerin de Oliva (Meres 167-68).

puce Contact puce Espace rédacteurs puce squelette puce RSS puce Valid XHTML 1.0 Strict
Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V2